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    Tribune

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    Par Michel Saint Jean, Physicien, directeur de recherches au CNRS
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    Emmanuel Macron au 55e Salon de l'agriculture, à Paris le 24 février. Photo Ludovic Marin. AFP

    Depuis l'arrivée de Macron au pouvoir, le nouveau monde assume, exit les débats et les confrontations. Mais la noblesse d'Etat ira-t-elle jusqu'à assumer son futur échec ?

    Drôle d’époque où disparaît l’idée qu’une confrontation d’opinions différentes peut être constructive et efficace. Drôle d’époque où chacun peut livrer avis péremptoires et définitifs en s’affranchissant d’une analyse raisonnée ou, lorsqu’elle existe, en en occultant sciemment les arguments. Voici venu le temps où la raison et la réflexion partagée ont cédé le pas à la bêtise ou à l’autoritarisme. Dans les deux cas, chacun est sûr de son fait. Et si le propos est finalement fortement contesté, le locuteur «s’excusera» pour réclamer l’absolution ; s’il est contestable, il «assumera» pour ne pas avoir à s’en justifier.

    Rien de cela ne serait très grave si ces petits égarements de l’esprit n’avaient pas atteint les plus hautes sphères l’Etat. Or depuis l’arrivée de M. Macron à la présidence, le nouveau monde «assume». Désormais vive le simple «bon sens», le pragmatisme et la rapidité d’exécution, preuves irréfutables d’une prétendue modernité. Exit les débats, les confrontations d’analyses, sus à ces inutiles pertes de temps, circulez il n’y a rien à dire… Le président «assume»… et par mimétisme zélé, ses contempteurs «assument» eux aussi.

    Les exemples sont foison. Ainsi, avant son élection, M. Macron, déjà «jupitérien», «assumait la dimension de verticalité» du pouvoir lorsqu’on l’interrogeait sur la construction d’un pouvoir charismatique, tout comme il a «assumé totalement» son dîner de victoire à la Rotonde le jour de sa victoire, copier-­coller de celui de M. Sarkozy au Fouquet’s.

    En début de mandat, dénonçant depuis la Grèce ceux à qui il «ne céderait rien, les fainéants, les cyniques, les extrêmes» ; moquant avec une ironie quelque peu suffisante notre pays «qu’on ne réforme pas», le nouveau président «assume cette forme de provocation». En octobre, lors d’une intervention télévisée, il «assume totalement… de dire les choses» faisant ainsi référence à son élégant «bordel» pour qualifier ceux qui «font tout pour bloquer les choses pour toucher un peu plus d’argent». Comme il «assume» aussi dans le même entretien télévisé sa politique libérale mais ne veut pas la voir qualifiée de politique pour les riches.

    Plus récemment, en janvier, alors que l’on conteste le choix fait par l’Union européenne de confier à la Turquie le soin de réguler les flux migratoires à ses frontières, notre président «assume ce déséquilibre… moins glorieux que de grandes déclarations, mais plus utile». Il y a quelques jours, alors que la question du pouvoir d’achat est sur toutes les lèvres, alors que les retraités voient le leur diminuer, M. Macron confie benoîtement à la presse : «Je sais que je demande un effort aux plus âgés, que parfois certains râlent, ça ne rend pas forcément populaire mais je l’assume.»

    Les dirigeants du «nouveau monde» peuvent donc tout dire, tout faire, sans aucune explication, sans réelle et sincère concertation, par simple acte d’autorité, par passage en force, par ordonnance. Peu importent les interrogations, les contestations et souffrances du pays… leur leader «assume», il «n’est pas là pour plaire mais pour faire». Ces pratiques qui auraient pourtant été jugées rétrogrades par «l’ancien monde» semblent vouloir oublier que le programme présidentiel n’a été soutenu au premier tour que par 24 % des 77 % de votants et que les 66 % du président face à une candidate d’extrême droite sont bien modestes au regard des 82 % obtenus par M. Chirac dans la même triste configuration. Si cette fragile légitimité légale est incontestable, ces résultats montrent bien que l’adhésion du pays aux projets de M. Macron l’est beaucoup moins.

    Aussi, son aveuglement autoritaire et condescendant interroge. Et de plus en plus de monde. Hormis peut-être l’oligarchie des «grands serviteurs de l’Etat» qui dirigent avec lui le pays, en en faisant leur terrain d’expérimentation libérale. Des «premiers de cordées» loin des réalités et des vicissitudes quotidiennes de la majorité de leurs concitoyens qu’ils vont parfois visiter, par curiosité intellectuelle dans le meilleur des cas, par démagogie la plupart du temps ; en tentant de leur faire croire que la déréglementation sociale qu’ils préconisent leur garantira des jours meilleurs.

    Ce mode brutal de gouvernance ne pourra pas durer. Quand ces politiques libérales auront échoué, que le pays se disloquera, que la révolte grondera, parions qu’alors les hauts dignitaires de cette noblesse d’Etat n’assumeront plus leur échec. Sera alors venu le temps où tous viendront peut-être s’excuser mais ne sera-t-il alors pas trop tard pour retrouver le chemin de la démocratie.

    Michel Saint Jean Physicien, directeur de recherches au CNRS
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